C’était une pièce à deux acteurs pour un spectateur : multiplicité de temps, confinement de lieu et d’action. A sa conception le spectateur ne savait pas ce qui allait se passer, de même qu’il ne pouvait préjuger de la durée de ce spectacle, tant l’improvisation y jouait un grand rôle.
Cabotin comme tant de gens du milieu, l’auteure, qui était en même temps l’actrice principale jouant son propre rôle, avait imaginé une intrigue où elle ferait monter sur scène le public pour le faire participer à la création avant même de l’écrire. Elle pensait ainsi « mouiller » son client adorateur afin de s’assurer de son soutien total lors de la représentation.
Elle avait pu ainsi soutirer à son auditeur, au comble de son désir de participer, des graines de son plaisir présent et futur. Il était dès lors dans la pièce, qu’il ne restait plus qu’à coucher sur papier. Ce serait à coup sûr un succès public.
En raison de ma taille infime et de mon inexpérience totale de la vie, on m’avait confié le rôle de l’acteur principal, une sorte de molécule transformiste et contorsionniste qui devait être capable de discrétion car il allait devoir travailler dur et se développer avec l’actrice principale, à l’insu du spectateur. Tout juste devais-je donner à ce dernier quelques signes d’avancement du projet, afin de le tenir toujours en haleine jusqu’à la « Première ».
Les producteurs en avaient déjà fixé la date et préparé les affiches. Le spectacle aurait lieu dans neuf mois. Nous avions sur nous une pression énorme. Il nous fallait à présent travailler chaque jour, sans relâche, pour ne pas faire défaut et arriver au terme fin prêts, pour l’émerveillement programmé du public.
Nous avions décidé pour des raisons de commodité et d’affinité de nous enfermer, l’auteure et moi, pendant tout le temps de la création. Mais nous n’avions pu trouver d’endroit adéquat où j’aurais pu grandir aux côtés de ma partenaire, sans la gêner dans les préparatifs du spectacle, dans son rôle de création et dans son travail d’information périodique du spectateur. Il fallait que l’auteure soit libre de ses mouvements, mais en même temps, qu’elle et moi soyons suffisamment liés pour travailler sans relâche. Aucune distraction n’était tolérée pour parfaire ensemble la préparation méticuleuse du sho
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En fin de compte, il fut décidé que moi seul serais enfermé et que l’auteure me serait liée en permanence. J’étais si petit à l’époque, acteur débutant dans la vie, qu’on imagina de m’encorder à l’intérieur même de ma partenaire. Ceci convenait en outre parfaitement au caractère narcissique de la plupart des écrivains. J’allais ainsi croître et apprendre tout en son sein et sous sa dépendance.
Une fois à l’intérieur, je m’installai au mieux, m’adaptant tant bien que mal à cet espace réduit, tel un plongeur dans son apesanteur aquatique.
Ainsi organisés, nous travaillâmes durant les neuf mois précédant la Première, à l’abri des curieux et du spectateur. Celui-ci ne pouvait plus voir alors comment évoluait la préparation, autrement qu’en collant son oreille au rideau pour tenter de m’entendre répéter, ou en regardant les quelques projets de bande-annonce que les producteurs nous avaient demandé de faire. La fierté croissante de l’auteure faisait présumer son entourage de la grandeur de sa création, qu’elle avait de plus en plus de mal à contenir.
Neuf mois d’efforts pour nous et neuf mois de patience pour le public. Au cours des dernières semaines, l’auteure excédée par la lenteur de mon travail et par la place que j’avais prise désormais en elle, se contractait fréquemment, prise de doutes et d’impatience.
Elle se sentait prête déjà depuis un moment, mais tout avait été programmé pour une date précise, et nous ne pouvions avancer la représentation. L’attente dut être consumée jusqu’à son terme, et nous nous apprêtions pour le grand jour, sûrs de nous-mêmes, rayonnants de cette foi qu’ont les créateurs lorsqu’ils ont enfin terminé leur œuvre.
Las ! Quelques instants avant la Première, le tissu constituant mon habitacle, qui avait tenu tant de jours, se fissura et je bus la tasse. Quand au bord de l’asphyxie, on m’aida à sortir, à la grande douleur de ma partenaire et aveuglé par les lumières des projecteurs, je me rendis compte que, le trac aidant, je ne pouvais articuler un mot. Quand bien même y serais-je parvenu, j’avais bel et bien perdu ma voix. Propulsé au devant de la scène, je ne pus alors émettre que quelques cris informes.
Heureusement, nous jouions cette Première à guichet fermé, seuls le spectateur et les producteurs étaient là, en plus des quelques amis habituels et de la famille. Ma piètre prestation put ainsi être cachée au monde, diminuant, si cela pouvait être, la honte de l’auteure effondrée.
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L’arrivée justifia largement notre décision d’avoir entamé cette traversée de l’Atlantique. Seul petit point d’ombre au tableau, notre atterrissage ne fut pas aussi simple que celui du grand Christopher. Bien au fait de ce qu’il était advenu des indigènes de l’époque, ceux d’aujourd’hui se méfiaient, comme de la peste, de tous ces explorateurs débarquant sur leur sol. On n’apprendrait certes pas aux vieux singes à faire des grimaces, tout du moins pas les mêmes. Nous fûmes triés, photographiés, digitalisés, questionnés et fouillés par des fonctionnaires, dont la stature physique, plus proche du bonhomme de neige que du singe, illustrait parfaitement le dicton qu’un homme averti en vaut deux. Le tout dans une langue dont nous ne maîtrisions que des rudiments.
Par contre, nous appréciâmes la grande délicatesse de nos hôtes qui utilisaient, pour communiquer avec nous, un jargon d’une simplicité extrême et, de surcroît, elliptique. Le langage se limitait à quelques mots, dont la compréhension relevait plus de l’observation des intonations et des gestes de celui qui les prononçait, que d’une quelconque construction académique. Nous n’eûmes pas à regretter les quelques impasses faites, alors qu’étudiants, nous préférions, de temps à autres, la lecture de bandes dessinées à l’étude de l’expression et du langage dans les œuvres de Shakespeare.
Et quel fut notre étonnement, quand nous réalisâmes que cette courtoisie ne se limitait pas à l’enceinte de l’aéroport, mais que ce langage simplifié avait cours presque partout, la plupart des Américains l’utilisant même entre eux. Manière gentille de créer pour tous les étrangers, notamment non anglophiles ou érudits, une aspiration vers l’intégration.
Une fois dans la ville, nous fûmes surpris, comme tous les nouveaux venus, par le gigantisme, véritable religion, ou philosophie pour les athées. Comme si les unités de mesures utilisées ici étaient à parité avec celles, différentes, de notre vieille Europe.
En même temps que ce goût de l’énorme, les Américains avaient une préférence prononcée pour les choses faciles. La sophistication les rebutait et les ennuyait. Tout devait être dépouillé et efficace, du langage aux objets, en passant par les relations sociales et la vie matérielle et spirituelle.
Nous comprîmes vite que la recette du succès en tout, tenait dans cette devise : énormité, simplicité, efficacité ; le tout de préférence mesurable. Le bonhomme de neige aurait pu facilement remplacer la statue de la liberté, vieillissante, comme symbole de l’Amérique : facile à rouler et à bâtir, pouvant atteindre une grande taille et, somme toute, d’une ressemblance efficace avec l’Américain moderne.



